Un autre classique: Les enfants de la Terre (1).
C’est après avoir reçu la recommandation de plusieurs amies que j’ai commencé à lire Les enfants de la Terre, de Jean M. Auel. Le cycle raconte l’histoire de plusieurs personnages évoluant dans l’Europe préhistorique d’il y a trente mille ans. Le premier tome, Le Clan de l’Ours des Cavernes, met en scène une tribu d’hommes du Néandertal adoptant une jeune Sapiens blonde. Écrit dans les années quatre-vingts, le roman ne pouvait pas bénéficier des découvertes les plus récentes de la science. Donc, sur ce plan et malgré les efforts de l’auteure, eh bien ça craint. Par exemple, elle attribue aux Néandertaliens l’incapacité de parler avec des paroles, ce qui n’est plus défendu par beaucoup de gens aujourd’hui. Elle les considère comme profondément cons: le plus brillant d’entre eux, le mog-ur Creb (une sorte de chaman), a de la difficulté à compter au-delà de cinq. En compensation, elle leur attribue une mémoire collective qui se transmet de génération en génération et un pouvoir limité de télépathie. Cet avantage précieux a un inconvénient désastreux: il empêche le Clan d’évoluer et l’enferme dans un traditionalisme obstiné.
Ayla, la jeune humaine, ne partage pas ces mêmes incapacités, ce qui fait d’elle une sorte de petit génie. Elle est bonne dans tout. Elle tire mieux à la fronde à 11 ans que le vieux Zoug, qui pratique ce sport depuis des décennies. Elle fait de beaux paniers, elle sait nager, guérir toutes les maladies, sauve la vie à tout le monde au moins deux fois et survit à des épreuves impossibles après avoir accouché, perdu dix litres de sang en plein hiver et alors qu’elle a quoi, genre 15 ans? Pourtant, comme elle viole constamment les traditions idiotes du Clan, fortement marquées par le machisme, elle conserve un statut d’exclue et de marginale.
Cette manie d’accorder des dons presque surnaturels à des personnages est d’un romantisme crétin. La première fois que je suis entré en contact avec cette tendance ridicule, c’était en lisant Le Comte de Monte Cristo. Edmond Dantès, le célèbre comte, est ainsi pourvu d’une fortune immense et d’une intelligence peu commune. C’est aussi un tireur hors pair, un charmeur talentueux, il connaît un nombre excessif de langues, a pratiquement vu le monde entier et en plus, il a une excellente vision nocturne… Chez les personnages de Guillaume Vigneault, c’est encore pire: dans Carnets de naufrage, le héros épate tout le monde par ses talents divers qui s’adaptent à toutes les situations. Un match de football sur la plage. Il est le meilleur et pète la gueule d’une brute jalouse qui joue trop roffe. Au lit. Il est un dieu. Dans un party BBQ. Il aperçoit une guitare dans un coin du salon et chante une toune en italien, comme ça, spontanément. Encore plus gossant et omniprésent que Normand Brathwaite dans un show de la Saint-Jean.
Les personnages principaux de Auel sont de la même trempe. Et ÇA M’ÉNERVE! Ayla n’a pratiquement aucun défaut. Ses ennemis les ont tous. Et ça ne s’arrange pas dans le deuxième tome, La Vallée des Chevaux. Dès qu’elle est bannie de la tribu qui l’a accueillie – celle-ci est instantanément frappée d’un cataclysme, sans doute la vengeance des dieux – son mode de vie change totalement. Réfugiée dans une vallée fluviale, elle adopte un cheval, qu’elle apprend à monter (25 000 ans avant la domestication historique du cheval…) et apprend à utiliser une pléthore de nouvelles technologies qu’elle développe intuitivement après avoir passé tant de temps chez des gens primitifs qui auraient en quelque sorte empêché son génie de fleurir. La vie lui semble tout simplement plus facile depuis qu’elle est partie de chez ces retardés, même si elle est maintenant complètement isolée. Mais nous en parleront dans le deuxième billet sur le sujet.
Le premier tome est une histoire cyclique mettant en scène des personnages pas très intéressants ni profonds. Et il ne se passe pour ainsi dire rien, sauf des discussions aussi interminables qu’insipides entre membres du Clan. L’auteure tente au possible de décrire la vie quotidienne des humains de la Préhistoire, et c’est une intention louable, mais c’est totalement inefficace. Ses descriptions – ou celles de la traduction – ne permettent pas de bien visualiser les espaces. De plus, les moeurs des groupes culturels, décrites de long en large sont ou bien peu originales, ou bien invraisemblables. Mais surtout, elles n’amènent à peu près rien à l’intrigue (en fait il n’y a pas vraiment d’intrigue…), sauf le sens du sacré et du tabou chez les Néandertaliens, qui est le principal sujet traité. Mais encore là, comme la tribu ne rencontre au final aucun ennui de grande taille et que tout se passe toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes (le groupe trouve la meilleure grotte possible, la chasse est toujours miraculeuse, le clan d’Ayla gagne les olympiades néandertaliennes, etc.). Normal: le clan d’Ayla compte le plus sage chaman de la Terre, le chef le plus respecté, la meilleure guérisseuse, le plus rapide coureur et j’en passe.
Quand tout ce monde-là meurt, il est remplacé par des brutes et des gens serviles qui ne font que suivre les premiers. Des gens qui ne nous manqueront pas. Et comme par hasard, c’est à ce moment-là qu’Ayla est bannie du Clan.
On entendra donc plus jamais parler d’eux.
Oh, quelle surprise.
C’est dans ce contexte que le deuxième tome commence.
J’ai grandi dans les années 90, donc la première chose à laquelle je pense en lisant “Ayla”, c’est le jeu Chrono Trigger. Maintenant je sais que la femme des cavernes blonde d’un de mes jeux vidéos préférés est nommée d’après la femme des cavernes blonde d’une oeuvre apparament assez merdique…
En passant, je suis ton blogue depuis que j’ai lu ta critique des Chevaliers d’Émeraude, et je suis pas du tout déçu (ben, quand tu mets le blog à jour). J’ai lu les deux premiers tômes alors que plein de gens de mon âge les adoraient, et j’ai trouvé ça à peu près illisible. La seule bonne idée, c’était celle d’avoir des hommes-insectes comme empire maléfique, ça aurait pu dévier un peu du fantastique standard. Mais c’est crissement mal exécuté, donc euh, non. Je me suis même engeulé avec quelqu’un qui aimait énormément ces livres à l’époque. J’ai aussi eu (et j’ai surement encore) des goûts discutables en littérature dans ma jeunesse, mais quand même, la popularité d’Anne Robillard est un peu tragique.
Quand j’étais un jeune ado, j’étais passionné par les romans chevaleresques. C’est dommage parce que c’était pas à la mode. Mais je sais que quand je lisais un livre de chevaliers et que c’était moyen (ex: Le chevalier au bouclier vert, de Odile Weulersse), je restais sur ma faim. Je ne pense pas que j’aurais aimé les Chevaliers d’Émeraude si je l’avais lu à 12 ans.
Pour ce qui est des Enfants de la Terre, le premier tome est pas entièrement mauvais, bien entendu. Mais ce n’est pas un livre fait pour les lecteurs/trices assidu-e-s, ni pour les passionné-e-s de la préhistoire. Ce genre de public se rendra rapidement compte des faiblesses énormes du livre.
Ayla a inspiré un personnage de jeu vidéo? Hahaha, c’est amusant.
À part le nom, je pense pas que le jeu ait pris d’inspiration du livre (c’est un jeu du genre Final Fantasy avec voyage dans le temps, donc le jeu n’a aucune prétention d’être le moindrement crédible pour ce qui est de la préhistoire… et c’est mieux comme ça), mais on y trouve quand même une femme des cavernes blonde qui s’appelle Ayla, et le jeu est sorti en 95. Ça m’étonnerais que ce soit une coïncidence.